Le Juste-à-Temps pour réduire notre emprise sur la planète

Le Juste-à-Temps pour réduire notre emprise sur la planète

La question du blog

Toyota ne cache pas son engagement pour la planète et est même très en avance sur les aspects de la neutralité carbone. Comment expliquer que le Juste-à-temps et l’augmentation des fréquences de prélèvement vont dans ce sens ? Comment utiliser le Juste-à-Temps pour réduire notre emprise sur la planète ?

Le Juste-à-temps a peu de sens si nous n’augmentons pas la fréquence de prélèvement des pièces de toute la chaine logistique. A l’image du laitier qui passe tous les matins distribuer du lait frais dans les chaumières, le modèle Toyota pratique le ‘milk run’ avec ses fournisseurs : plutôt que d’avoir un camion de références A le mardi, un camion de références B le mercredi et un camion de références C le jeudi, Toyota vient prélever toutes les références plusieurs fois par jour chez ses fournisseurs : « 15 camions par jour. 12 camions par jour. 50 camions par jour. Chacun des fournisseurs est visité plusieurs fois par jour par un camion qui prélève de toutes les pièces à chaque passage. » 

La réponse de Catherine

Excellente question, qui requiert un peu de mise en perspective. Pourquoi en effet des prélèvements partiels toutes les heures quand 1 ou 2 camions par jour suffiraient ? Cela coûte plus cher puisque plus de camions viennent prélever chez le fournisseur.

Une première réponse possible est ceci – imaginez un client dont les 5 fournisseurs lui livrent l’équivalent de 1 camion par jour :

  • Si on reste dans le schéma traditionnel, le client affrète 5 camions, qui vont chez les 5 fournisseurs quotidiennement.
  • Mais le client peut aussi organiser une tournée (milk run) d’un seul camion 5 fois par jour pour collecter 1 cinquième de la production quotidienne chez ses 5 fournisseurs.
  • Au total, et dans les 2 cas, 5 camions sont affrétés par jour. Ne calculer l’impact que du seul point de vue d’un fournisseur (5 camions au lieu d’un chaque jour) fausse l’analyse.

Vous me répondrez que le circuit en milk run représente sans doute plus de kms, et donc plus de consommation et d’émissions, puisqu’il faut passer chez plusieurs fournisseurs différents.

C’est oublier que le kilométrage est limité dans une supply chain en Juste à Temps : les fournisseurs sont délibérément choisis et installés dans une zone très compactée, proche du client.

Analyser le Juste à Temps par un seul de ses aspects nous fait courir le risque de l’interpréter de travers. Le Juste à Temps est un tout. Si nous reprenons l’exemple précédent, le passage de la tournée 5 fois par jour va permettre de limiter le stockage de produits finis chez le fournisseur et de composants chez le client de 80%. Des m2 en moins, donc une emprise au sol plus réduite, moins d’électricité et de gaz consommés.

Et il ne s’agit pas seulement d’accélérer la fréquence des expéditions et des réceptions. C’est toute l’unité de production qui accélère la fréquence de ses prélèvements en travaillant sur de plus petits lots et sur un peu de tout tous les jours. L’effet pour le client est sur le lead time, le produit circule plus vite, il y a moins de stagnation.

Comment arriver à de plus petits lots ? En concevant des moyens de production flexibles, des machines plus à même de traiter des petits lots et de subir de fréquents changements de série. Le résultat est parlant en termes de coûts et d’emprise au sol. Cet article de Challenges du 18 février 2021 confirme que la superficie de Toyota Valenciennes est de « 40% inférieure à celle de PSA en Slovaquie (Trnava), avec des coûts fixes inférieurs de 25% par rapport à une usine comparable. (…) Dans les ateliers de peinture, il y a de la place pour moins de 40 voitures en stock, alors que c’est souvent cinq fois plus, au bas mot, chez les rivaux. L’usine est quasiment autonome en eau, et affirme consommer moins de gaz et d’électricité grâce à sa compacité. Cette même facture a été réduite de moitié en quinze ans « .

Moins d’emprise au sol, des machines plus petites et moins gourmandes, une maintenance préventive affutée, des opérateurs plus autonomes sur le petit entretien au quotidien (petits lots de maintenance) permettent là aussi de réduire l’impact émissions et consommation.

La réduction de la stagnation des produits est également une opportunité de réduire l’obsolescence des stocks : les produits tournent plus vite, en FIFO, il y a moins de déchets ou de coûteuses opérations de recyclage. Prenez l’exemple de votre frigidaire : si vous achetez tous les 15 jours des yaourts par packs de 12 et que votre foyer n’en consomme que 10 en moyenne sur la période, vous risquez de devoir en jeter en raison des dates de péremption. En acheter plus fréquemment et par plus petits lots permet de mieux ajuster la quantité stockée à la consommation réelle.

Et ce n’est pas tout ! Le Juste à Temps crée les conditions pour améliorer la qualité. Le lissage de la production au takt time (rythme moyen de consommation client) permet de créer des flux régulés, réguliers, où la capacité de production peut être plus finement adaptée à la demande : indispensable pour garder la tête froide, auto-analyser son geste, percevoir ce qui est OK et non OK, et corriger les anomalies à chaque écart ! Le kanban de la cellule de production nous montre où nous en sommes et permet de déclencher la chaine d’aide managériale en cas de problème. Dans l’exemple ci-dessus de notre milk run (5 camions par jour), le retard pris chez un fournisseur donné va pouvoir s’analyser au moins 5 fois par jour, à chaque départ camion. Une occasion idéale de corriger le tir, comprendre en temps réel sur quoi on bute et de s’améliorer.

La qualité par tous, tout le temps, partout, ne peut se faire que sous ces conditions. Or le travail sur la qualité est une source inépuisable de réduction de rebuts et de déchets, de postes de retouches, de recyclage, à la fois pendant le « build », la production, mais aussi pendant le « run », la phase d’utilisation du produit. Un produit de bonne qualité présente moins d’entretien, dure plus longtemps, crée moins de déchets.

Le Juste à Temps, s’il est bien compris, réduit l’emprise au sol, et donc la consommation d’énergie, élimine le risque de stocks obsolètes, et donc de déchets. Et il nous garantit les conditions d’une meilleure qualité de produit, tout le temps, par tous, partout.

Catherine Chabiron

Catherine Chabiron

Spécialiste du Lean dans les services, Catherine Chabiron a été Directeur Lean Office chez Faurecia pendant onze ans. Elle publie régulièrement les récits de ses gemba walks en entreprise sur Planet Lean. La compilation de ces récits est disponible dans le livre Lean en France.

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